J'ai d'abord souhaité laisser Martin-Vallas  vous dire ce qui lui semblait important de vous transmettre. Aujourd'hui il me semble être arrivé à un terme de sa démarche, aussi je me permets de vous faire part de mon point de vue, à la fois personnel et professionnel. Je suis en effet un ancien du collège où j'ai été élève de 1961 à 1973, et j'ai bien connu le père Lamande. Aujourd'hui je suis psychiatre et psychanalyste, et je suis atterré du nombre de mes patients ayant subi un traumatisme sexuel dans leur enfance, et de la profondeur des traces vives qui en résultent plusieurs décennies après, remontant parfois à la surface comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu d'une vie construite et équilibrée à l'occasion d'un évènement anodin plus de 20, 30 ou 50 ans après.

Concernant le père Lamande, je ne peux que confirmer le témoignage de Martin-Vallas, ainsi que ceux qu'il vous a transmis, quant à l'ambiguité très forte des relations tendres qu'il a entretenues avec ses élèves. J'ai moi-même un souvenir vif et présent des câlins qu'il me prodiguait sur ses genoux, me caressant le corps, les jambes et les cuisses, sans toutefois aller au-delà. Ce qui, un jour, m'a profondément troublé, fut le sourire sarcastique de camarades quand ils m'ont vu sortir de son bureau où j'étais resté bien longtemps. J'ai, ce jour, réalisé que ce que je prenais pour de l'affection, était à l'évidence bien autre chose ; comme tous les enfants (j'avais 8 ans) je n'avais voulu y voir que ce que j'en attendais, et j'ai vite fait de reléguer cette troublante impression au fin fond de ma mémoire, jusqu'à ma première psychanalyse. La toxicité sourde de ces actes était aussi très amplifiée par la grande capacité du père Lamande de s'attirer l'estime et l'amour des parents : comment un enfant peut-il remettre en cause un homme si bon que papa et maman ne jurent que par lui ? Bien que je n'ai assurément pas été victime d'un attentat sexuel, j'ai été séduit et trompé sur la nature de cette séduction. J'y relie aujourd'hui sans conteste le fait que, quelques années plus tard (j'avais 12 ans), je suis resté totalement figé, sidéré et sans réaction possible quand, dans le métro et profitant de la foule, un homme m'a caressé le sexe. J'y relie aussi le fait que le début de ma vie sexuelle fut une véritable galère, qui a au moins eu le mérite de me conduire chez un psychanalyste. Mais cette démarche fut là le fruit de bien d'autres facteurs de mon enfance, et il serait absurde d'y voir un effet positif d'actes psychiquement et humainement toxiques.

Si je vous écrit cela aujourd'hui, c'est parce que je suis entièrement d'accord avec ce que Martin-Vallas vous a demandé, c'est-à-dire une information "officielle" de votre part sur l'existence de tels actes de la part du père Lamande, et probablement d'autres pères du collège, durant ces années. Cela, évidemment, ne serait pas une démarche facile pour vous, mais cette difficulté ne témoigne-t-elle pas en elle-même de sa véracité, et donc de sa nécessité éthique ? Soyez en tout cas assuré que la difficulté à laquelle une telle démarche pourrait vous confronter restera bien peu de chose devant la difficulté, dont la votre ne serait en fait que l'écho, que rencontrent ceux qui ont subi ces actes quand ils souhaitent en parler à leurs proches.

Il m'apparaît comme une évidence que nombre des victimes pourraient ainsi être soulagés d'une doute pernicieux qui, toujours, ronge ceux qui ont subi de tels actes, et qui est d'autant plus tenace que ces actes ont été "soft" ; à savoir "n'ai-je pas rêvé ?", et "si je n'ai pas rêvé, n'est-ce pas moi qui ai provoqué ce que j'ai subi ?", avec en filigrane un doute se creusant, parfois très profondément, sur la valeur propre de la personne : "si j'ai rêvé, alors comment pourrais-je jamais avoir confiance en moi-même ?" Et "si j'ai provoqué un tel glissement odieux chez mon abuseur, alors ne suis-je pas moi-même une incarnation du mal ?" Évidemment de tels propos-pensées ne sont pas, le plus souvent, pensés consciemment, mais cela est bien pire, car alors comment y répondre ? Le seul fait de savoir que ces actes n'ont pas été perpétrés uniquement envers moi répond clairement aux deux questions : non, je n'ai pas rêvé, et les nombreuses autres victimes prouvent bien que je ne suis pas la cause première de ces dérapages. Cela autorise aussi à parler à ceux que l'on aime de cette part de vie restée si longtemps cachée.

Voilà pourquoi je ne puis, aujourd'hui, qu'appuyer la requête de Martin-Vallas, car, si vous aviez le courage de vous adresser ainsi aux anciens du collège, vous rendriez certainement un grand service à nombre d'entre eux. Et s'il n'y en n'avait qu'un seul qui serait ainsi libéré, cela n'en vaudrait-il pas la peine ? Quant à ceux que ces histoires rendent haineux, je ne suis pas certain que leur avis vaille bien plus que celui des marchands du temple : le premier temple de Dieu n'est-il pas notre humanité incarnée ? Attenter au corps de l'autre, n'est-ce pas attenter au corps même de Dieu ?

Un dernier point ; s'il s'avérait que toutes ces correspondances suscitent en vous un sentiment d'ennui, souvenez-vous alors du témoignage de Simone Weil, interrogée sur le silence des rescapés : "en rentrant des camps nous avons parlé, mais nous nous sommes vite tus : nous ennuyions" (citée de mémoire).

Avec mes salutations respectueuses et cordiales, et en restant à votre disposition si vous souhaitez échanger plus avant sur ces douloureuses questions,