Témoignage, les faits.

Garçonnet sage et timide, j'ai rejoint St Louis de Gonzague en 10°, au petit collège de la rue Louis David en 1968.
Le petit collège était constitué de 3 bâtiments, le premier d'entre eux, un magnifique hôtel particulier, fruit d'une donation généreuse aux jésuites. 
C'est là principalement qu'à l'époque, les enfants jusqu'à la 10°, suivaient leur classe.
Au rez de chaussée se trouvait la chapelle du petit collège.
Au sous-sol, accessible par une rampe à gauche de la façade, était situé le local du RP Lamande.
La directrice était la très sérieuse et redoutée Mme de Follin.

Très proche des enfants, accessible et souvent malicieux, le père Lamande avait installé un grand diorama de train électrique au sous-sol.
En moult occasions, ce dernier officiait dans sa spécialité qu'était l'imitation sonore. Non sans talent. Au micro, il reproduisait toutes sortes de bruits de la nature, mais aussi particulièrement de trains. Nous étions fascinés. 
Bien peu avaient vu son train, beaucoup en parlaient, tous rêvaient d'y accéder.
Un jour, le père Lamande me proposa de me le montrer.
J'étais enthousiasmé. 
Alors, nous descendîmes cette rampe et rentrâmes dans la pénombre de son bureau fermé à clé. L'excitation d'accéder au Saint des Saints se doublait d'une inquiétude sourde. Cette pièce (qui me parut alors immense) était très largement occupée par un grand réseau de train miniature. 
Il m'en fit la démonstration, me noyant sous une avalanche de précisions techniques qui me dépassaient complètement.
Et puis, je ne me souviens plus trop comment, il s'assit sur une chaise et m'attira à lui pour me prendre sur ses genoux, avec tendresse.
Je me souviens encore de ses paroles, sa main dans mes cheveux "tu sais que je t'aime beaucoup".
Ne me voyant pas réagir, figé que j'étais par cette situation que je percevais comme menaçante et sournoise malgré mon jeune âge, il me libéra et çà ne se reproduisit jamais.

47 ans ont passé, et aussi profond que je puisse remonter dans mes souvenirs et mon inconscient, je n'ai pas mémoire que ce soit allé plus loin.
Mon inconscient serait-il plus puissant que moi ?..


Le contexte. Perceptions et sentiments personnels.

Il faut se souvenir de cette époque. 
Franklin incarnait le summum de l'enseignement, de la rectitude morale ; valeurs ébranlées alors par les émeutes libertaires de Mai 68.
C'est avec une confiance aveugle et d'immenses espoirs, que les parents confiaient leur descendance à ces mains supposées expertes, supérieures, dévouées et éclairantes.
De les voir "soumis" à cette autorité ne laissait que peu de place à notre expression, sans même imaginer une contestation.
C'est une époque, ou nos parents, enfants de la guerre, ne s'épanchaient généralement pas beaucoup. L'affection et la tendresse étaient là, mais ni tactiles, ni démonstratives.
Nombre d'entre nous étaient dans une certaine mesure en attente affective. Des proies offertes à ceux même qui devaient les protéger.

Dans cet environnement exigeant, paré des atours non contestables du message de générosité et d'amour du christ, des personnalités originales comme le père Lamande, étaient pour les petits un rayon de soleil. Il en jouait beaucoup. Il était dans la blague. Ses animations et ses grands jouets étaient implicitement un moyen de nous captiver. 
Et aussi de nous séduire.
Pour les parents, c'était un prêtre "si sympathique" et "tellement dévoués à nos enfants".

Mais les choses n’étaient pas claires. Nous percevions que Lamande avait des attentes. On n'en parlait pas. On ne pouvait pas en parler, même entre nous, mais nous le sentions.
Je crois pourvoir affirmer que la combinaison de l'incontestabilité d'un Père jésuite, inversement opposée à des attentes affectives et charnelles, activaient l'omerta puissante de l'enfance affrontant des tabous extrêmes : le sexe, la religion, l'autorité.
Sale mélange.

Que me reste-t-il de cet épisode, -qui finalement n'est pas allé très loin ?

Exactement l'inverse de ce à quoi prétendaient les Jésuites.

La trahison.

Je me souviens être reparti seul de son antre, particulièrement contrarié et me disant clairement :
"Il aime pas les trains, c'est pour nous attirer et nous caresser"
"Il nous aime pas, il veut juste  nous caresser"
J'avais 7 ans et ce fut une grande déception. 
La pulsion sexuelle de ce pauvre diable ne m'a à l'époque, ni ému, ni impressionné.
Je l'ai simplement trouvée minable. Par ce que ce dépositaire de notre confiance, de notre estime, ainsi que du profond respect de nos parents, finalement -et comme on le dirait plus tard dans les cours de récréation- n'était "qu'une petite bitte".

Et nous sentions bien que tout le monde savait.
Que les personnels savaient ou se doutaient. Comment en aurait-il été autrement, alors que M. de Postel le surveillant des 9°/7° en était ? et probablement aussi, son adjoint, M. Serf ?
Mais comme çà n'allait jamais bien loin -croyaient-ils-, 
et que c'était un Jésuite, 
et ... que nous les petits enfants, on ne dirait rien... 
Pourquoi parler ?
Pourquoi brasser des choses aussi épouvantables ? Pourquoi risquer de souiller cette image si ambitieuse et pure de l'ordre ? Et pourquoi prendre le risque... d'affronter ces parents de la bonne société ?

OUI, ce fut une trahison.
Des plus ignobles.
Par ce que nous étions des enfants. 
Par ce que c'était aussi une trahison perverse des évangiles, dont ils étaient pourtant les dépositaires.
J'avais 7 ans, et je n'ai plus regardé de la même manière le monde des adultes. Çà ne m'a pas tué, çà m'a rendu plus fort. 
Et bien après, j'ai compris les Protestants. Un jour peut-être...


Pourquoi je témoigne ?

Pour que ce corps d'enseignants et de prêtres conformistes et si élitistes, soient à l'écoute.
Oh ! pas de notre génération. Mais de celle d'aujourd'hui.
Pour que des crétins comme le Père Lamande ou M. de Postel, ou M. Serf soient rapidement identifiés et mis à l'écart.
Qu'ils soient détectés et écartés. Que la pédophilie soit un point de passage obligé à chaque réunion de professeurs ou d’établissement.
Que les enfants soient écoutés.

Et que jamais dans le cœur d'un garçon de 7 ans, ne naisse le dégoût du monde.


Epilogue

En 1983, je voulus revoir un intervenant du grand collège qui nous avait favorablement marqué, M. Van der Meulen.
Sans prévenir je débarquais à Franklin et partageais quelques minutes joyeuses avec ce dernier.
Et traversant un couloir, je passais devant le bureau du terrible M. Bajomi, surveillant général. Je sonnais pour le saluer. Sans enjeu ni arrière pensée, je crois qu'il était content de cette démarche spontanée. Alors je lui demandais "quelles nouvelles de tous ces bons pères ?!". Et là je découvris un autre homme que l'impitoyable "sur-gé" de mon enfance (j’appris par la suite son incroyable, et talentueux parcours). In-ta-ris-sable sur le sujet !
Le Père Lamande ? "il aimait trop les p'tits garçons, ils l'ont mis au rencart, loin"
Le Père Hebditch ? "A force de faire des cours d'éducation sexuelles aux secondes, il s'est défroqué et marié !"
Le Père des Sports (j'ai oublié son nom) "Il a été mis à la retraite, la direction en a eu marre de le voir bourré tous les midi au "Franklin" de l'autre côté de la rue".
Dixit.
Il y en avait encore, mais je ne me souviens plus de la suite...

Ite missa est.
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Voilà ce que je voulais partager avec vous.
Je voudrais saluer encore un fois votre démarche, honnête et courageuse.
Elle chasse la mélancolie du regard de ce petit garçon en culotte courte,

Franklin 1969