Mon Père,

Je vous remercie de votre prompte réponse.

En ce qui concerne les affaires non prescrites, il est clair que la loi de chaque pays doit s'appliquer, et en France, la loi stipule que si le coupable ne se dénonce pas, ceux qui savent, quelque soit l'origine de leur connaissance, doivent le dénoncer à la justice.

En ce qui concerne les affaires prescrites, ce qui est mon cas, je connais d'autant mieux la procédure , qu'il a fallu que j'insiste pendant 3 ans auprès du Provincial pour qu'il se décide à créer ce « groupe d’accueil »

Cependant, je ne peux accepter que le provincial tienne un discours public qu'il ignore complètement dans la pratique. En effet, il écrit :

« Devant une affaire qui lui est révélée, actuelle ou ancienne, la province de France s'engage à faire la plus grande clarté possible sur ce qui a conduit à de tels agissements et à vérifier l'existence ou non de faits similaires ou d'autres victimes liées à cette affaire. Elle s'efforce ainsi de rechercher la pleine lumière qui seule peut apporter vérité et réconciliation. »

Mais dans la pratique, aucunes des recherches de vérité et de clarté annoncées ne sont entreprises. Fort de ses déclarations, je lui ai adressées de nombreuses requêtes, qui sont restées lettre morte et que je me permets de vous transmettre ci dessous :

-1) J'ai appris par 6 témoignages d'anciens élèves que le père Lamande était parti, en 1977, précipitamment, à la suite de plaintes de familles dont les enfants avaient été agressés sexuellement par lui. J'ai demandé de nombreuses fois au père de Kergaradec, SJ, d'enquêter sur les conditions de ce départ. Deux jésuites en charge du collège à l'époque des faits disent que son départ était tout à fait normal, ce que semble confirmer les archives de la compagnie; mais il reste à consulter les archives de l'école elle même, détenues par l'association des anciens élèves, qui m'en refuse l'accès ! Et à contacter les laïcs qui travaillaient au collège à cette époque. Pourriez vous intervenir pour que la lumière soit faite sur cette épisode .

-2) j'estime qu'en trente ans, ce prêtre a fait une centaine de victimes ; j'ai moi même recueilli 25 témoignages de victimes, dont 20 par ce prêtre. Ils sont tous publiés et consultables sur mon site internet « franklin2.canalblog.com »

A ma connaissance, le « groupe d'accueil «  a reçu deux demandes depuis sa création il y a deux ans ! La raison en est que ce groupe d'accueil évite soigneusement de se faire connaître et attend passivement que les victimes s'adressent à lui. Et personne ne l'a fait.

Mais, s'il est à la fois essentiel, pour une victime, de parler, en même temps c'est une énorme difficulté. Il est donc important de l'encourager à le faire et de lui donner confiance dans son interlocuteur. C'est ce que j'ai fait le 19/04/2016, en dénonçant publiquement, dans les médias, ce prêtre jésuite pédophile à St Louis de Gonzague. En l'espace de 8 jours, j'ai reçu 30 appels téléphoniques d'anciens élèves, dont 20 avaient été abusés par ce prêtre ou par d'autres et dont deux n'en avaient jamais parlé à personne, à l'âge de 75 ans ! A mes yeux, ceci prouve l'importance, pour les victimes, de leur montrer cette lumière car elles ont besoin de savoir et d'entendre pour trouver le courage de parler.

Je pense que c'est à la Compagnie de Jésus de faire le nécessaire pour aller au devant des 80 autres victimes.

Je me suis sans doute mal exprimé dans ma dernière lettre, car vous n'avez pas répondu à ma question : le père Klaus Merkel, n'a pas eu peur de tendre la main à toutes les victimes potentielles, fermement soutenu dans sa démarche par son Provincial . Pourquoi le Provincial France ne peut il pas adopter la même attitude? Il n'y a que vous qui puissiez le lui demander.

-3) Je voudrai aussi souligner qu'une victime n'a pas que le besoin d'être écoutée, elle veut aussi être reconnue comme telle, et pas uniquement dans le secret d'un bureau, mais à la face du monde.

J'ai moi même reçu le 05/10/2010 le message suivant, que j'ai reçu comme l'expression d'une haine féroce :

Monsieur
Il est des gestes qui sont inexcusables.
Mais, l'attitude qui consiste à les étaler avec complaisance dans les médias (et le mail diffusé à nombre d'exemplaires est un médium) me parait presque aussi perverse que ces actes répugnants.
Une quasi-complicité !
Alors, consultez un psychiatre, faites-vous aider par un prêtre, des amis ou votre famille, bref, surmontez votre problème.
Mais, de grâce, arrêtez cette publicité post-mortem : car, ce n'est pas cette vengeance mesquine qui vous sortira par "le haut" de cette difficulté.
Salutations.

xxx
PS votre mail était dans les spams ; j'aurais dû l'y laisser, car c'était sa place.

J'aurai souhaité, avoir pu répondre à cette personne que la Compagnie de Jésus soutenait ma démarche, mais à ce jour, je n'en suis même pas sûr.

Je vais maintenant me permettre de vous poser d'autres question, indirectement liées à l'affaire de Franklin, et pour lesquelles je n'ai toujours pas eu la moindre réponse.

-4) j'ai recueilli le témoignage d'un homme de mon âge qui avait été abusé par un prêtre jésuite au collège de Tournai en Belgique dans les années 1950.

Comme beaucoup de victimes prescrites belges, il est passé devant une commission qui lui a attribué une certaine somme d'argent en compensation des préjudices subis. Mais en contre partie, il a du, comme toutes les autres victimes,signer un document promettant le silence sur la procédure.  J'assimile cette démarche pour une victime d'un jésuite, à l'achat du silence sur cette affaire. Pensez vous que ceci soit normal ? De quelle sorte de lumière parle t' on alors ?

-5) le même homme, rapidement après ces faits, avait demandé à avoir accès aux archives du collège, et on lui avait répondu qu'elles étaient mises au secret pour 50 ans. Les 50 années étant écoulées, il a redemandé d'avoir accès à ces archives. Et on lui a répondu que l'interdiction d'accès avait été prolongée de 50 nouvelles années ! Pensez vous réellement que la compagnie de Jésus puisse encore dire que la vérité sera recherchée et que toute la lumière sera faite ?

-6) je voudrai vous parler du cas de Dominique Peccoud, SJ, qui se trouve être un camarade d'école, à Ginette. Une seule des neuf victimes qu'il a avoué, une prescrite, l'a dénoncé sur la place publique. Les 8 autres sont toujours sous sa dépendance psychologique et affective, et n'ont pas voulu porter plainte. Et rien n'a été fait pour les encourager à se manifester et à déposer plainte. Ce qui fait qu'ils resteront les victimes de leur bourreau, sans possibilité de sortir de cette position. J'estime que c'est à la compagnie de Jésus de se préoccuper du sort de ces victimes, puisque Dominique Peccoud est en plein déni de ses actes. C'est à vous de les rencontrer, de leur parler, de les écouter et de les aider à sortir de leur situation de victime consentante. Sinon, vous pourriez être considéré comme complice passif certes , mais complice quand même de leur bourreau.

Je m’étonne aussi du silence impressionnant fait autour de ce cas. Ou est la lumière ?

-7) je voudrais aussi vous parler de la prescription des crimes de pédophilie.

Pour la loi française, il y a prescription 20 ans après les 18 ans de la victime. Le droit canon met aussi en place une durée de prescription.

Mais les souffrances des victimes ne connaissent pas la prescription. En ce qui me concerne, ma réaction d'enfant de 8 ans a été d'effacer cette agression de ma mémoire, qui ne l'a rétablie que vers l'âge de 42 ans, et donc m'a transformé en victime prescrite ! Je pense que la loi morale de l’Église ne peut pas connaître de prescription. Il n'empêche que le père Preynat et le cardinal Barbarin, leur affaire ayant été jugée non prescrite par le tribunal, se sont empressé de faire appel de la décision de non prescription , comme si la loi des hommes prévalait sur celle de Dieu.

-8) concernant vos soucis de prévention, je pense qu'ils ne seront crédibles que le jour ou la compagnie de Jésus se préoccupera réellement des victimes de jésuites pédophiles, cherchera la vérité, la rendra visible .

Je prend bonne note de votre attitude positive et active de votre lettre face à cette problématique de la pédophilie des prêtres jésuites, et j'espère qu'elle pourra aussi s'exprimer dans le cadre de vos réponses à mes questions ci dessus.

Veuillez croire, mon Père, en l'expression de ma respectueuse considération.

 

JP Martin Vallas