J’ai tout récemment lu un article (dans Marianne) qui évoquait des gestes pédophiles survenus à l’école Saint-Louis-de-Gonzague où je fus élève de 1965 à 1972 (au petit puis au grand collège, comme on disait). Ce n’était pas la première fois que m’arrivait une information de ce type sur cet établissement si réputé, tenu par les jésuites au bénéfice de la bourgeoisie catholique. Mais c’était la première fois je crois qu’y figurait le nom du « père Lamande ». Cette mention me fit un choc, ravivant les souvenirs qui ne m’avaient jamais quitté, et m’entraîna dans les minutes suivantes à me manifester auprès de M. Martin-Vallas, qui semblait avoir levé le loup et bravé l’interdit en révélant ces affaires au public. Ce monsieur m’a demandé un témoignage, que voici.

A deux reprises au moins (peut-être plus), et lors de confessions, le dénommé Lamande a tenté de me masturber, m’a massé les testicules en me murmurant des histoires de petits oiseaux à l’oreille. Pour mon plus intense dégoût physique (j’avais une petite dizaine d’années), certes, mais peut-être plus encore pour m’infliger une blessure définitive dans la confiance que je pouvais avoir dans le genre humain, en tout cas les adultes, et au premier chef tous ceux qui font profession de menteurs, de donneurs de leçons, et de publicistes de dogme quelconque, au service des pouvoirs – les clergés en tout genre y occupant donc les premières places.

Attenter à la sexualité d’un enfant de dix ans est un crime qui suscite un mépris définitif et mérite châtiment. Mais ce n’est pas la question pénale qui importe ici. Certaines victimes conçoivent des agressions sexuelles qu’on leur inflige, plus encore si l’abuseur est une personne ayant autorité elles, plus de dommages psychologiques que d’autres. D’abord parce que, entre un viol avec pénétration et une main dans la culotte, la violence n’est pas la même. Ensuite parce chaque enfant affronte l’agression sexuelle avec ses propres armes. Des armes d’enfants. Toutes différentes, donc. Mais enfin et surtout parce que faire profession de bourrer les jeunes têtes de sornettes catholiques sur l’amour de son prochain pour finir par tenter de lécher leurs bourses non pubères, et ce pendant le sacrement de la confession, le seul fait que ces gestes viennent de la même personne, qui se fait qui plus est appeler « père », déclenche pour certaines personnalités, ce fut mon cas, un séisme moral et personnel dont les ondes chocs n’ont jamais tout à fait cessé.

Pour ma part, ce fut bien sûr le premier pas d’une perte définitive de la foi, jusqu’à me sentir aujourd’hui plus athée militant et anticlérical que quand je chantais les Sex Pistols (I am an antichrist, I am an anarchist) pendant mon adolescence. Je n’ai pas plus confiance dans un bateleur du BHV que dans tous les prêtres, imams, rabbins, moines et menteurs prétendant détenir l’ultime sens du monde. Autrement dit, le dénommé Lamande, un bien fameux soldat de Dieu, a été pour moi la première preuve, sans le savoir peut-être, de l’évidence que ce monde est un chaos et que rien n’existe qui soit transcendant à la nature. Il m’aura au moins servi à ça, ce vieux malade sexuel.

La hiérarchie jésuite qui l’a couvert toute sa vie, mais plus largement l’Eglise entière, se conduit aujourd’hui sur ces centaines affaires de pédophilie qui sortent enfin du silence avec le réflexe des pires criminels : « Grâce à Dieu, c’est prescrit ». Vieux salauds. Quelle ignominie ! Je ne veux plus jamais voir ces gens-là. Je sais qui ils sont. Ce qu’il font. Depuis maintenant des siècles. Dans la rue, j’ai interdit à mes filles de leur adresser la parole. Sans rire. (Mais en riant quand même.)

Pour finir, n’ayant appris que hier la mort du dénommé Lamande, je témoigne que j’ai passé une nuit très détendue. Terrible absence de compassion ? Qui osera me le dire en face ?

Jean-Christophe Brochier

 

 

P.S. : Je donne l’autorisation à M Jean-Pierre Martin-Vallas, et à lui seul, de faire reproduire ce texte sur son blog ou tout autre support de son choix.