In latrinas per angusta

 

Que faisait-il à Franklin ? En plein été ? Grand, mince, élégance smart. Le genre intellectuel méditerranéen. La trentaine, sympa et décontracté. Vacataire, pion ou répétiteur. Dans l'ignorance de son nom, appelons-le « Mario ».

Ayant largement zappé la sixième, on m'avait infligé des cours de rattrapage pendant les vacances. Alors que la trentaine de cancres qui partageaient mon sort peinaient comme des ânes sur des problèmes abscons, j'expédiais rapidement les exercices pour m'entraîner à l'art du coup bas rossé, dit aussi « kébarossé ». Un boulet de canon au ras de la ligne. Irrattrapable, imparable. Je finis rapidement par exceller. Du moins en jouant seul.

Le collège déserté autorisait quelque distance avec les interdits et je ne me gênais pas pour pendre le grand escalier réservé au corps enseignant. Ce jour donc, je passe mine de rien sous le nez du portier et prends directement à gauche dans l'Atrium.

Et là... sur le palier, devant la cage de l'ascenseur... qui vois-je ? Bingo ! Le Mario ! Ah, je suis beau ! Me faire pincer dans l'escalier !

A l'époque, les sixties, on frappait encore les enfants à Franklin. Notre surveillant général, Monsieur Boullet, pipe moustache, tweed, plus british c'est la jupe écossaise, avait un contrat sur moi. J'étais convoqué chaque semaine dans son bureau pour dresser mon bilan scolaire. S'il était satisfaisant, j'avais droit à un bonbon. S'il était mauvais, c'était la punition corporelle. Le classique coup de règle sur les doigts, ou, plus original, la grosse semelle de caoutchouc appliquée sur le plat de la main. Il y avait aussi la fessée, déculottée, à plat vente sur ses genoux. J'y ai eu droit. Une ou deux fois. C'est plus embarrassant que douloureux. Et, qu'on se le dise, totalement inefficace.

Mais revenons à Mario attendant l'ascenseur. Mains dans les poches, il se retourne vers moi en virevoltant élégamment sur un talon. Je m'attendais à être châtié de ma témérité mais quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre m'inviter à prendre l'ascenseur, mode de locomotion pourtant prohibé aux élèves. Au lieu de refuser poliment... de fuir en riant... j'hésite... puis j'accepte, un peu à contrecœur. J'aurais plus vite fait en grimpant quatre à quatre. Je vais au quatrième. Le lourd vantail forgé se referme avec un claquement sec, la grille métallique se repli dans un vacarme de ferraille. Je suis pris au piège. La mécanique s'enclenche avec un bourdonnement, les câbles se tendent, la machinerie démarre... Un heurt sec et c'est l'ascension... d'une lenteur grave... On reste silencieux et distants au milieu des cliquetis et des grincements métalliques. Premier étage. Je suis mal à l'aise de cette situation illicite avec un adulte inconnu. On passe le deuxième. Mario garde le silence alors que le troisième n'en finit pas d'arriver... bientôt le quatrième... Je m'impatiente. Le palier du quatrième se rapproche... Encore un mètre... vingt centimètres... Ca y est... Ouf, on y est... Mais... mais... mais... Hé ! On a raté l'arrêt ! On a passé le quatrième ! Je me retourne vers Mario, un peu affolé. C'est là que je devais descendre !

— Attends. On va monter là haut, tu vas voir, me rassure Mario qui se rapproche de moi, pose une main sur mon épaule.

On est déjà au cinquième qui me défile sous le nez et le sixième arrive à toute vitesse. Clac ! On y est. On arrive. Sixième et dernier étage. Grille, porte, grincements, claquement. Eh ! Qu'est-ce qu'on fait là ? Où on va ? Il m'emmène sur la gauche, dans la petite cour. A travers son armature de poutrelles et de grillages rouillés, style Tour Eiffel, on ne voit que le ciel. Quand on se retourne... c'est les latrines.

Ceux qui ont servi sous les Drapeaux, la connaissent l'immaculée propreté des latrines militaires, récurées à la brosse à dent réglementaire, leur aération à tout vent, la bonne odeur du grésil... A Franklin, c'était aussi sinistre qu'un camp de prisonniers... qu'on n'osait pas y aller... Dans l'ombre d'un préau... quatre ou cinq portes en bois, crasseuses, qui s'ouvrent en couinant sur des réduits sombres, empuantis de vieille pisse et de merde... Des immondices qu'on devine dans les reflets noirs du trou à la Turque... Pas de balais à chiottes, sans doute de peur que les enfants ne se battent avec.

Mario m'entraîne. La première porte sur la gauche dans l'angle le plus fermé. C'est étroit, sombre et ça pue. Le trou est là qui me regarde comme un œil. Mario coince le loquet de la vieille porte. Je suis interloqué, un peu inquiet, je ne comprends pas du tout le contexte. Pratique hygiénique ? Contrôle sanitaire ? Je me perdais en conjectures tandis que Mario, lui, ne perdait pas de temps... Il s'accroupit à hauteur de ma braguette qu'il s'efforça d'ouvrir.

Il m'est nécessaire de mentionner ici que je portais un modèle de slip courant, de chez Prisu, en coton blanc, côtelé, à ouverture latérale, dit « à poche » ou « kangourou ». Ces caractéristiques interdisent qu'on puisse le porter à l'envers, mais l'idée du coup de l'étiquette ne m'a pas même traversée l'esprit.

Aussi étais-je plongé dans la plus grande perplexité en le regardant farfouiller dans la poche kangourou, se perdre dans la doublure et les rabats du tissu, ne pas trouver de débouché. J'ai faillit pouffer de rire. Ah, le con ! Le slip « à poche » n'a d'intérêt, au demeurant assez théorique à cet âge, que pour permettre de sortir aisément l'organe sans baisser culotte. Pas pour y glisser la main ! Mais Mario continuait néanmoins à chercher, étonné, déconcerté, un peu impatient. Ah ! Enfin... Il a trouvé la sortie, constatais-je avec soulagement. Mais il n'était pas au bout de sa peine, le damné. Je me dois de préciser que mon organe, même s'il était en tout point conforme aux normes de l'OMS, était encore de dimensions très négligeables. Où se cache-t-il ce vermisseau, s'étonnait l'autre, furetant et farfouillant en tous sens. « Où qu'il est le petit oiseau ? » s'énervait-il, un peu contrarié. J'aurais voulu l'aider, tant il était empoté. Qu'on en finisse ! Ah ! Enfin ! Il réussit à extirper quelque chose et, sans autre forme de procès, direct, la prit dans la bouche. Hou là là... C'est quoi ça ?

J'étais de nature tolérante et ouverte, avec une bonne capacité d'apprentissage et d'adaptation aux situations nouvelles, mais là... Borderline ! Impossible de comprendre de quoi il en retournait. Grosse blague ? Bizutage ? Simple erreur ? Caméra cachée ? Impossible de faire raccord. Mais qu'est-ce qu'il fabrique ce con ? Ridicule, à creuser les joues sur mon prépuce comme s'il tétait une pipe éteinte.

J'en avais pourtant vu des trucs bizarres. Tenez, rien qu'à Franklin... les particularités héréditaires de certains élèves. Notamment un, dont les mensurations hors du commun de l'appendice nasal lui permettaient de le toucher du bout de la langue, l'autre qui se retourne les doigts sur le dos de la main... qui fait bouger ses oreilles... se déboite la mâchoire... se perce la joue pour la gonfler d'air... J'en savais déjà long déjà sur les extravagances... Mais là !...

C'était certes incongru, mais, tous comptes faits, aucunement douloureux et assez peu attentatoire. A l'époque, en effet, la zone corporelle sur laquelle il exerçait ses privautés n'avait rien d'érogène. On n'est pas pubère quand on n'a que onze ans.

Pas plus que moi, Mario ne semblait d'ailleurs en tirer une quelconque satisfaction, morose, contrarié même, déçu de n'obtenir aucun résultat. Ah, le con ! Et pourquoi pas en soufflant dedans ? Non, le voilà qui abandonne la partie et se relève. Mais, tiens, voilà autre chose ! C'est quoi ça ? Là... sous mes yeux... Sortant de sa braguette via la poche kangourou... Oh, le gros comique... N'importe quoi ! Une saucisse de Morteau !

La résistance mentale au réel est un mécanisme de défense largement utilisé par l'enfant. Surtout au fond de chiottes obscures.

— Fais-moi pareil maintenant, suggéra-t-il.

Ah !... Et là... j'ai compris. Rien à voir avec Morteau ! Je n'avais pas encore tout lu Freud, mais ai compris d'emblée qu'on était descendu à un stade très primitif, au fond d'un trou que la conscience ignore. Un trou noir qui me fixait comme un œil, comme un puits, d'où émanait une sombre vérité, crue, animale, carnivore, cannibale. Les tréfonds de l'humanité. J'avais passé haut la main les premières étapes du développement psychoaffectif, fait mon Œdipe et étais en pleine période de latence, ma libido toute entière sublimée vers le passage en cinquième et les kébarossés imparables.

Que faire ? Une remarque ? Appeler à l'aide ? Tirer la chasse ? Pour autant, de lui faire pareil, il n'en était pas question. Inconcevable. J'étais catégorique et n'en démordais pas. Mario ne s'est pas démonté pour autant. Qu'à cela ne tienne ! Il connaissait un autre truc ! Aussi sec, il prit ma main et la posa sur son organe, très dur.

— Serres moi, intima-t-il.

Espérant en finir rapidement, je fis de mon mieux pour, de ma petite menotte qui n'en faisait pas le tour, serrer le kiki du kangourou. Mais Mario était pas du tout content, ça ne lui suffisait pas, il en devenait chagrin.

— Plus fort, ordonna-t-il.

Je fis tous mes efforts pour garrotter la bestiole, au moins un bon coup, là, qu'on en finisse ! Mais ma main n'avait pas la force requise. Dépité par mon manque de poigne, Mario s'exaspérait. J'étais bien d'accord avec lui, c'était nul son plan. Ca ne menait à rien. On n'avait qu'à arrêter là, chacun part dans une direction et on n'en parle plus.

Ah, mais Mario avait un autre tour, dans son sac à malices... bien loin des bisous de confessionnal et des histoires de slip...

— Attends, par derrière, ça va être mieux, dit-il en me retournant face au mur.

De nos jours, dès le CP, tout enfant scolarisé, du moins dans l'enseignement public, connaît, mieux que vous, les mécanismes de la reproduction sexuée, le parcours du spermatozoïde jusqu'à la trompe de Fallope, en passant par le col de l’utérus, la migration dans l’utérus, etc. L'enfant s'en tamponne le coquillard de la trompe à Fallope mais l'Education nationale y trouve le prétexte d'introduire quelques conseils prophylactiques propres à prévenir les grossesses non désirées.

Mais nous étions avant mai 68 ! Le Général résistait encore à « sacrifier la France à la bagatelle » et autoriser la pilule. La France s'ennuyait donc à mourir, n'imaginait pas encore de pouvoir jouir sans entraves ou de participer aux fruits de l'expansion et s'endormait devant les programmes de l'ORTF. La licence n'avait pas encore remplacé la liberté, la parité l'égalité et l'ISF la fraternité.

A part les histoires de slip et les langues de curé, l'éducation sexuelle n'avait donc pas cours à Franklin. Et du haut de mes onze ans, s'il y avait bien un sujet à la con, c'était bien la reproduction. J'avais suffisamment à faire avec l'imparfait du subjonctif ou la technique du kébarossé.

Donc, le Mario, m'a retourné contre le mur... Oh le barjo, qu'est-ce qu'il nous fait ? Y'a pas de poche à l'arrière du slip kangourou ! Ça va virer Rock n' roll ! Ah, mais non ! Je n'étais pas du tout d'accord, je m'y opposais formellement ! J'étais catégorique !

Car, c'est là que, soudain, je pris conscience... Vous allez voir l'innocence... la mignonne candeur... Je pris conscience du danger... Allons, j'ose le dire... j'ai eu peur... de la... grossesse !

Un sursaut... Je me dégage, je me retourne, je tâtonne dans la pénombre, décroche le loquet de la porte, ouvre le battant à la volée sur la lumière aveuglante de cette radieuse après-midi d'été. Je m'échappe dans la cour. Ma délivrance ! Sauvé ! Non pas de la grossesse, j'appris plus tard que je risquais rien, mais d'un viol au fond de latrines, placées sous les auspices de la Compagnie de Jésus, la houlette de Saint Louis de Gonzague et la férule du père Blanchard.

Ben, en fait, j'étais bien content. M'en étais tiré comme un chef. Niqué ! Je l'avais niqué le Duconnaud ! A part s'être fait, mollement, serrer le kiki, ce qu'il pouvait très bien se faire lui-même, le pauvre type n'en a rien tiré. Peau d'zob !

Bien des années plus tard, tous les ponts étant coupés avec Franklin, je me suis retrouvé, un jour de portes ouvertes, dans l'Atrium, la fresque en damier, le local à vélo, la mobylette bleue du père André, les portes battantes années 50.... Et là, entrant dans la grande cour, j'ai eu un étourdissement... un malaise... Tant de souvenirs refoulés qui me revenaient en pleine face... Je suis sorti et n'y suis jamais retourné.