Effaré 


Monsieur,
Je viens de lire votre blog qui relate à la fois votre expérience, celles de certains camarades de Franklin que vous aviez contacté et les différentes réponses de l’institution.
Je vous avoue mon effarement, et comprends que, pour beaucoup de ceux touchés de cette manière, le refoulement a été si profond qu’ils ne se souviennent pas de ces traumatismes avant que votre mail ne les réveille, à tel point que je fouille ma mémoire, en vain, pour vérifier si je n’aurais pas un souvenir de ce genre enfoui au fond de moi. Je me sens également honteux de ne pas avoir repéré, parmi mes camarades de l’époque, ceux qui avaient pu être atteints par ces pratiques.
J’ai été élève à Franklin de la 10e à la Terminale, de 1967 à 1978. J’ai bien connu le Père Lamande et son fameux train électrique, ainsi que Mr de P., surveillant général du Petit Collège, R. T., directeur de la chorale, ou le Père A., préfet des Sports au grand Collège. Je n’ai jamais vu d’actes à caractère directement sexuel entre l’un quelconque de ces personnes et un élève, mais seulement des gestes qu’on qualifierait aujourd’hui d’inappropriés.
Et pourtant sur chacun d’entre eux, des rumeurs couraient : depuis le caractère très amical – on dirait aujourd’hui kinesthésique – de Mr de P avec les enfants, qu’il enveloppait de sa grande cape en laine l’hiver, contrastant singulièrement avec le comportement habituel sévère et distant d’un surveillant général, comme Mr Bajomi au Grand Collège, à l’appui sur le ventre de Mr T. pour poser la voix, tout cela avait donné lieu à de nombreuses interprétations et rumeurs, que beaucoup d’entre nous mettaient sur le compte d’un besoin adolescent de faire de l’humour méchant à leur égard. Les mêmes remarques touchaient le père Lamande, et, pendant toutes ces années je n’aurais jamais pensé quelqu’un d’aussi objectivement aimant vis à vis des enfants, ait pu se laisser aller à de tels gestes.
En ce qui concerne le père A, c’était de telle notoriété publique, que ma mère avait par anticipation été expliquer au recteur de Franklin, je pense le Père Lauras, que si le père en question se permettait le moindre geste déplacé à mon égard, elle déposerait plainte, et s’arrangerait pour cette plainte ait le caractère le plus public possible. Le résultat en a été une paix royale pendant toute ma scolarité, à tel point que le père en question faisait un grand détour pour éviter de me croiser. Néanmoins, sa célèbre interdiction de fermer les portes des vestiaires quand il nous accompagnait à la piscine Marcel Sembat ou à Boulogne, faisait les gorges chaudes des adolescents que nous étions devenus. A contrario, l’aura du Père Lamande l’avait clairement ébloui au point de ne m’avoir jamais mis en garde contre lui.
Je voudrais quand même remettre ceci dans le contexte de l’époque, où les gestes qui nous sont aujourd’hui insupportables vis-à-vis d’enfants, n’étaient pas perçus par nous et nos parents de la même manière, à tel point que si nous les avions rapportés, on nous aurait sans doute traité de petits vicieux, contribuant ainsi au refoulement et à la honte des victimes. C'est peut etre le plus dégueulasse de toute l'histoire, l'exterme solitude où le monde des adultes a laissé ces enfants.
Le fond de votre démarche, de mon point de vue, que je soutiens et à laquelle je souscris, est de changer l’attitude de l’institution.
Celle-ci, comme toutes les autres, et peut être plus que les autres à cause de son ascendant moral, est une « grande Muette ». Elle répond à tous les scandales en resserrant les rangs, en parlant de faits lointains qu’il n’est pas nécessaire de réveiller, d’atteinte à l’honneur… Ces arguments sont même parfois repris par les victimes. 
Le devoir est de reconnaitre aujourd’hui sans équivoque, ambiguité ou indulgence, les gestes commis à l'épqoue comme des gestes à caractère pédophile inacceptables et honteux. C’est sans doute le combat le plus difficile mais le plus utile à mener, que l’institution se regarde en face lucidement, et accepte de nommer tout haut ce qu’elle a fait ou laissé faire.
Vous pouvez compter sur mon soutien, quelle qu’en soit la forme nécessaire, dans ce combat.