Ce que je voudrais dire à mes amis jésuites et qu’ils ne veulent pas entendre

 

 

 

J’ai été victime d’une agression sexuelle par un prêtre jésuite à l’âge de 8 ans. Ma réaction, salvatrice, d’enfant de 8 ans, a été d’enfouir cet événement si profondément dans ma mémoire, que pendant 35 ans, je n’en ai eu plus aucun souvenir. Ce n’est que vers 45 ans que ces images ont resurgi devant moi, avec la question suivante : est ce vrai, ou est ce un rêve ?

 

Pour en avoir le cœur net, j’ai voulu rencontrer mon prédateur, et je me suis rendu au petit collège de l’école de jésuites, St Louis de Gonzague, aussi appelée Franklin, Paris 16°. L’école était vide, et après avoir pénétré dans le bâtiment administratif, et appelé plusieurs fois, un homme est apparu en haut d’un escalier en bois. Il m’a dit : « le père Lamande nous a quitté » d’un ton tel que j’ai compris qu’il était mort. Un peu soulagé, car cette confrontation m’inquiétait, j’ai archivé la question.

 

Ce n’est que quelques années après avoir pris ma retraite que j’ai voulu savoir si j’avais rêvé ou non. J’ai donc rencontré, en 2010, le père Lamy, supérieur de la communauté des jésuites de St Louis de Gonzague, qui m’a déclaré que le père Lamande n’était pas connu comme pédophile. Je lui ai demandé de mener une enquête auprès de mes anciens camarades, pour savoir s’il avait fait d’autres victimes. Au bout de 6 mois, le père Lamy m’a fait connaître la décision du responsable des jésuites de France ,le père Grenet. Celui estimait que « quarante ans après ces faits, les éventuelles victimes devaient avoir trouvé un équilibre de vie satisfaisant, et qu’il n’y avait pas lieu de les perturber . De plus, le prêtre en question étant décédé, il ne voyait pas l’intérêt d’une enquête »

 

 

 

J’ai donc réalisé mon enquête moi-même , en envoyant mille mails aux anciens camarades dont j’avais pu me procurer l’adresse. J’ai reçu alors 9 témoignages de camarades ayant été agressés sexuellement par ce prêtre.

 

Ayant transmis le résultat de mon enquête aux jésuites, ceux ci m’ont répondu, en novembre 2010, qu’ils allaient mettre en place une commission pour traiter cette affaire, ou d’autres.

 

Huit années plus tard, je fais le constat que tout ce qu’ils ont entrepris n'était que de la poudre aux yeux.

 

Il leur a fallu 3 longues années (09/2014) pour créer non pas une commission, mais un «  Groupe d’accueil et de veille pour les situations d’abus sur les personnes » , avec la caractéristique que le terme « pédophile » n’est même pas mentionné dans sa dénomination!

 

Dix huit mois après la création de ce groupe ( en 04/2016), j’ai appris qu’il ne s'était jamais réuni et qu'il n' avait reçu que deux demandes d'intervention . Puis en 07/2017, le score est passé à 10 demandes ! Quand on sait que « La parole libérée » a reçu 400 témoignages d’agression sexuelle par des prêtres en 6 mois, on ne peut qu’admirer l’efficacité des jésuites.

 

 

 

Ce que je voudrais leur dire

 

 

 

La souffrance d’une agression sexuelle est réelle, profonde et perdure toute la vie. Elle est amplifiée par le fait qu’on a l’impression d’avoir été violé par Dieu lui même, bien que ce ne soit que par un de ses représentants. Je voudrais les renvoyer à trois des témoignages de l’émission du 20/03/2018, sur FR3 « pédophilie, un silence de cathédrale » ; un gamin, pour survivre, a dû se transformer en femme, pour que plus personne ne puisse toucher son sexe d’homme ; un autre, après 20 ans de prêtrise, a réalisé que cette agression l’avait rendu gay, il s’est pacsé avec un homme, et a été expulsé de la prêtrise ; le troisième a du faire une tentative de suicide, à l’âge adulte pour exorciser ses démons.

 

 

 

« Ils ont trouvé leur équilibre, il ne faut pas les perturber »… C’est tout le contraire, il faut les encourager à parler , à se libérer par la parole. Et il ne sert à rien de mettre quelques affiches dans des endroits bien discrets, pour signaler l’existence d’un « groupe d’accueil et de veille pour les situations d’abus sur les personnes » pour que des victimes de jésuites pédophiles se manifestent. Seule la percée médiatique de « La parole libérée » a permis à 400 victimes de parler. A mon modeste niveau, grâce à une journée médiatique, en Avril 2016, j’ai reçu 19 autres témoignages d’agressions sexuelles du père Lamande et de quelques autres. J’ai été très impressionné, parce que trois d’entre eux, âgés de 60 à 80 ans, m’ont confié : «  Tu sais Jean-Pierre, tu es la première personne à qui je parle de cela depuis que ça m’est arrivé »

 

 

 

Je sais par des témoignages fiables qu’il y a eu en France et en Belgique au moins neuf jésuites prédateurs sexuels de jeunes enfants : dans les collèges de  St Joseph à Reims, St Joseph à Sarlat, St Joseph de Tivoli à Bordeaux, St Joseph à Lille, St Michel à Bruxelles, Notre Dame à Tournai, St Michel à St Etienne , un autre non localisé par moi et bien sur St Louis de Gonzague à Paris. Les dernières affaires de prêtres pédophiles montrent qu’ils font, en 30 ans environ de carrière, entre 50 et 100 victimes. Il y aurait donc entre 450et 900 victimes de jésuites pédophiles qui attendent l’occasion de pouvoir se libérer par la parole. Mais pour cela, il faut être pro-actif, et ne pas se contenter d’attendre sans rien faire !

 

 

 

Je n’ai pas l’intention de leur dire ce qu'il y a lieu de faire. J’ai constaté que même avec une très forte pression, médiatique ou non, les jésuites font toujours semblant, avec une grande intelligence qui peut nous leurrer un bref instant.

 

Non, je veux leur dire : « changer votre cœur, écoutez vos victimes, faites preuve de compassion, et ensuite, agissez selon votre cœur. »

 

Je connais un jésuite ( le père Klaus Mertes) qui a agit librement selon son cœur, placé dans la même situation que celle dans la quelle j’avais placé le père Lamy , quand trois anciens élèves du collège de Berlin sont venus lui dénoncer les agissements pédophiles d’un jésuite de ce collège. Au lieu de tout faire pour enterrer l’affaire, il a consulté 600 anciens élèves pour leur exposer la situation et leur demander si eux aussi avaient été victimes. Bien sur, un grand nombre de bons catholiques l’ont critiqué, car pour eux, l’Omerta était de règle, mais heureusement, son Provincial l’a soutenu dans sa démarche.

 

Ils n’ont pas voulu entendre

 

 

 

Six mois après ma première démarche, la réponse a clairement été : on ne bouge pas.

 

En Juillet 2014, soit 4 ans après ma première et unique entrevue avec le père Lamy , le deuxième jésuite que j’ai rencontré était le père de Kergaradec SJ . Le Provincial m’avait informé qu’il serait mon interlocuteur, et qu’il traitait déjà ce genre de question. Quand, 6 mois plus tard le « groupe d’accueil » a été créé, il en faisait partie. Au début, j’étais satisfait, car il avait réalisé une petite enquête auprès de trois jésuites présents à Franklin au moment des faits. Le seul souvenir qu’avait le père Faivre était que « le départ du père Lamande, en 1977, avait été demandé par quelques personnes , sans se souvenir de leurs motifs » J’ai eu plusieurs échanges avec lui jusque fin 2014, jusqu’à ce que je réalise que son rôle était celui d’un édredon : il était là pour dévier ou amortir les coups et les questions dérangeantes. Devant mon insistance sur une question bien précise, il a fini par me demandé de contacter le père de Rolland, provincial adjoint, et responsable du « groupe d’accueil ».

 

Celui-ci avait écrit quelque temps auparavant : « seule la pleine lumière peut apporter vérité et réconciliation », en parlant des affaires de prêtres pédophiles. Je lui ai donc demandé qui pourrait voir cette lumière ? A ce jour, je n’ai pas eu de réponse, à part un « je n’ai plus rien à ajouter à nos échanges » , sans avoir jamais évoqué ce point !

 

Le père Klaus Mertes S.J. de par l’expérience évoquée plus haut, était devenu l’expert de ces questions dans la compagnie de Jésus, et son ordre lui avait demandé de tenir des conférences et des formations auprès des jésuites du monde entier. Il m’a appris que les jésuites de France lui avaient fait savoir « qu’ils n’étaient pas intéressés »

 

J’ai eu des contacts épistolaires et téléphoniques avec le père Grenet, Provincial France de la compagnie de Jésus. Ils ressemblaient à un dialogue de sourds. Au cours d’un interview récent à une télévision, il a déclaré «  qu’il m’avait toujours fait savoir qu’il était disponible pour me voir » . Je n’avais jamais entendu ni lu une telle invitation, mais je l’ai contacté sur le champs pour lui dire que je serai très désireux d’une telle rencontre. C’était en 09/2017, et il est maintenant envisagé que nous puissions nous voir à la fin de l’été 2018.

 

En Juin 2011, j’avais écrit au père Dumortier, S.J , recteur de l'université Pontificale Grégorienne ; je n’ai jamais eu de réponse.

 

En Septembre 2013, j’ai écrit au pape François S.J. , je n’ai pas eu de réponse écrite, mais 5 mois plus tard, j’étais convoqué par mon évêque à Montpellier ou je réside, avec instruction du Vatican de renouer le dialogue. Cette intervention a été décisive dans la mise en place du « groupe d’accueil » fin 2014.

 

En mars 2017 j’ai été en contact avec un jésuite basé à Lyon ; il acceptait qu’on se rencontre, à condition que rien ne filtre de nos entretiens ! La protection par l’omerta !

 

et maintenant

 

Les jésuites restent mes amis ; j’ai passé 13 années sous leur férule, et globalement, le bilan reste positif, malgré tous ces événements.

 

Il y a dans la compagnie de Jésus un potentiel explosif d’affaires de pédophilie et la politique d’Omerta des jésuites de France me paraît dangereuse pour eux, gare à l’explosion !

 

Je souhaiterais qu’ils se mettent à l’écoute de leurs victimes, qu’ils en rencontrent et les entendent, dans leur souffrance, qui, pour certains, est insupportable. Ils pourraient aussi écouter le père Gabriel Ringlet ainsi que le père Klaus Mertes s.j., qui ont tous deux des choses à dire sur le sujet.

 

Peut être alors un peu de compassion leur viendrait pour leurs victimes, « les survivants » comme les appelaient Peter Adriaenssens responsable  de la commission d'enquête interne de l'Eglise catholique belge en 2010.

 

Peut être alors tendraient ils la main vers les 900 victimes de jésuites pédophiles ?