Abus, stupeur et questionnement chez les Jésuites
La Compagnie de Jésus est une congrégation catholique masculine de clercs réguliers appelés Jésuites. Fondée par Ignace de Loyola et plusieurs fondateurs, elle sera approuvée par le pape Paul III en 17401. Elle s’oriente rapidement vers l’enseignement et vers une offre éducative à l’attention de jeunes socialement défavorisés ou de réfugiés. En France, quinze ensembles regroupant le primaire et le secondaire scolarisent près de 22 500 élèves. Dans le monde, 850 écoles, à l’exclusion des universités, accueillent près de 800 000 enfants. En 2014, une cellule « écoute et prévention des abus » est créée pour la province de France et des protocoles de prévention et des actions de formation ont été mis en place. 176 personnes, à ce jour, ont pris contact avec elle. Ce 1ᵉʳ mars 2025, une journée mémorielle pour les victimes de jésuites a été organisée à la Faculté Loyola à Paris.
Une journée pleine d’émotions souhaitée par le P. Thierry Dobbelstein sj, Provincial d’Europe occidentale francophone EOF, et par des personnes victimes dans le cadre des parcours initiés avec la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR) en France depuis 2022 et avec Dignity en Belgique depuis 2011. « Il était essentiel que se tienne cette étape de reconnaissance et cette démarche commune, a déclaré le P. Thierry Dobbelstein sj. Cela fait une dizaine d’années que nous recevons des témoignages et il est important que nous fassions ensemble, personnes victimes et témoins, ainsi que jésuites, mémoire des agressions subies. » Au cours de cette journée, plusieurs victimes ont pu s’exprimer. Des temps forts de partage et d’écoute.
Les jésuites dénombrent depuis 1949 en France 139 faits d’agressions à connotation sexuelle : paroles, gestes ou rapports sexuels. 97 jésuites ont été identifiés pour des agressions sexuelles : 62 sur personnes mineures et 35 sur personnes majeures. Actuellement, en France et en Belgique, 20 jésuites concernés sont vivants (16 en France et 4 en Belgique).
Quand les souvenirs refont surface
À l’âge de 45 ans, des images troublantes qui vont impacter sa vie, reviennent en mémoire de Jean-Pierre Martin-Vallas. Il a neuf ans. Il est dans un camp de vacances proche de Compiègne. Le jésuite Gilbert Lamande, aumônier au petit collège Saint Louis de Gonzague, à Paris, nommément appelé Franklin où il était scolarisé, entre une nuit dans le dortoir, se glisse dans son lit et lui caresse le torse et les fesses en passant sa main sous son pyjama. Il a un mouvement de recul. Le prêtre s’enfuit. Perturbé par ces images qu’il ne peut attribuer qu’à un souvenir, il se rend au collège pour rencontrer l’abbé. « Il nous a quittés », lui répond le gardien. Jean-Pierre Martin-Vallas comprend que le père est décédé et essaie d’oublier. Vingt ans plus tard, en 2010, les images le poursuivent toujours. Il en est sûr, il a subi un abus. Il se rapproche du provincial des Jésuites et demande une enquête. Au bout de six mois, on lui répond qu’il n’y aura pas d’enquête. Il lance alors un appel par courriel aux anciens élèves du collège. Dix adultes lui répondent avoir été victimes du prêtre. Les Jésuites promettent alors une commission d’enquête. « Ils mettent en place en 2014 une commission d’accueil, mais parlent d’abus moraux. J’étais fou, se confie Jean-Pierre Martin-Vallas. Aujourd’hui, ils ont identifié 97 pédocriminels et, si l’on se fie aux statistiques estimées par la CIASE, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, cela représenterait environ 6000 victimes. »
Seulement 1 % des victimes de l’Église se seraient adressées à la CRR ou à l’INNIR, (les instances de reconnaissance et de réparation), d’après Antoine Garapon, magistrat membre de la CIASE. Or, pour que les victimes puissent parler, il est essentiel de leur tendre la main pour les aider à réaliser qu’elles ne sont pas seules à avoir été victimes d’abus. C’est le combat que mène Jean-Pierre Martin-Vallas. Mais constate-t-il, « les Jésuites se refusent absolument à faire des enquêtes et à donner le nom des prêtres pédocriminels, sauf quand l’identité de la personne est déjà parue. » Le 15 octobre 2016, le P. Arnaud de Rolland sj, assistant du Provincial de France, expliquait que sur les conseils de professionnels rencontrés dans les associations d’aide aux victimes, « il est à craindre qu’une initiative de prise de contact directe de notre part soit perçue comme une nouvelle violence faite par l’institution. » Une situation confortable. Mais comment alors faire le lien avec les victimes qui ne sont pas sûres ou ne savent pas, si ceux qui savent ne veulent pas admettre la réalité ? « Tant que nous ne connaissons pas d’autres victimes, on ne peut jamais être sûr de ne pas avoir rêvé, fantasmé », analyse François Martin-Vallas, frère de Jean-Pierre Martin-Vallas, psychiatre, psychanalyste et docteur en psychologie, lui aussi ancien élève du père Lamande. Si on pense avoir pu rêver, c’est donc qu’on a désiré, et, partant, ce qui s’est passé est de notre faute. Mais si on sait que d’autres ont subi des agressions semblables, alors on sait ne pas avoir rêvé, on sait qu’il y a bien un agresseur et des victimes, il n’est donc plus question de penser que l’acte a pu être initié par notre désir. Il y a là un élément objectif d’assignation de la culpabilité au seul agresseur, une culpabilité dont la victime peut alors être libérée.. »
L’appel à témoignage au sujet du père Gilbert Lamande, décédé en 2000, n’a été lancé sur le site de la compagnie de Jésus que le 25 septembre 2023. Dix-sept victimes ont été accueillies par la cellule d‘écoute et de prévention des abus de la Province d’Europe occidentale francophone. Il a été le père spirituel, chargé de catéchèse à Franklin, cet établissement parisien d’enseignement privé catholique sous contrat d’association avec l’État, de 1946 à 1977. Les accusations portent sur des attouchements sexuels sur des garçons et filles mineurs au cours de confessions, d’entretiens, d’activités parascolaires et de camps de jeunes.
Sur le blog 2 conçu par Jean-Pierre Martin-Vallas, plusieurs victimes du prêtre témoignent. Quoi de mieux que la magie du circuit d’un train électrique pour faire rêver ces jeunes garçons ? Le père Gilbert Lamande a mis des années à le construire à l’abri du sous-sol du pavillon principal du petit-collège. Et si à une certaine époque il se trouvait au grenier, c’était toujours à l’abri des regards que le père Gilbert Lamande attirait ses victimes. Un appât envié par tous ceux qui n’avaient pas eu le privilège de pouvoir le découvrir. « Ne sois pas à coté du père Lamande quand il éteindra la lumière » prévient une victime. Une mise en garde que le copain n’a compris que trop tard. Ils décrivent des confessions assis sur ses genoux, des caresses dans le dos, le cou, les cuisses, l’entrejambe, des questions tendancieuses, des baisers sur la joue, sur la bouche et son haleine fétide. « Dégueulasse ! C’était sa langue ! » Jean-Pierre Jacquet, lui, n’oubliera pas le jour de sa première confession à l’âge de sept ans, auprès du père Lamande. C’était en 1951. La confession commence comme prévu et soudain le ton change. « Le père Lamande me demande à brûle pourpoint si je connais la différence entre les petites filles et les petits garçons. Un malaise m’envahit, je pense à ma mère dans la pièce à côté. Je bredouille, ne sachant que dire. Il se fait plus pressant et commence à me décrire lui-même l’anatomie de l’appareil génital féminin, me demandant de confirmer sa description, me demandant si j’avais une sœur, me demandant de lui décrire le sexe de ma sœur. Je balbutie des réponses enfantines tout en versant des larmes d’angoisse. J’ai le souvenir d’une question précise : comment est-ce à l’intérieur de la fente ? Je ne réponds pas, pétrifié que je suis. Il persiste : C’est de quelle couleur ? Et moi de répondre, j’en souris aujourd’hui : Rose. Comme du jambon, ajoute-t-il ? Oui, mon père. Au moment de l’absolution, il m’enlace et me serre contre lui, passe sa main sous ma culotte courte et me masse les fesses tout en ânonnant les salamalecs d’usage. La confession est donc terminée. Le père Lamande m’embrasse et rend à ma mère son fils de sept ans, abasourdi, rouge de honte, essuyant ses larmes. Ma pauvre mère a dû se dire que je venais de vivre une expérience mystique de choix et a félicité chaleureusement le père Lamande. » Certains enfants ont prévenu leurs parents qui ont averti le directeur de l’établissement. « On savait qu’il aimait trop les p’tits garçons ». Ils l’ont mis au rencard, loin…
La première fois, j’ai 13 ans !
« J’ai 13 ans, la première fois, quand il ferme le verrou derrière moi, comble de la transgression et de la perversion, au 42 rue de Grenelle où il m’a attiré. Sidération. Dissociation. Sa grosse langue intrusive dans ma bouche à la recherche du consentement. « À toi, à toi ». L’imposition de ma main sur son sexe. Il halète. Il saccade. La lumière de l’enfance s’éteint brusquement. Ensuite, la dégringolade scolaire, les abus répétés pendant quatre ans. « Je n’aime pas ce que vous faites avec moi. » Mon renvoi enfin, qui l’oblige, soulagé, à se débarrasser de moi. Ce n’est que le 5 octobre 2021, avec le rapport de la CIASE, que le verrou saute, explique Roland Tran Van* devant le parterre de Jésuites réunis pour cette journée mémorielle pour les victimes. Je mesure alors combien mon existence a été déroutée, altérée, entravée, bâillonnée, marginalisée, alcoolisée par la faute de ce prêtre. »
Roland Tran Van arrive en France avec ses sœurs et son frère en 1955 à l’âge d’un an, après la guerre d’Indochine. Fruit défendu des colonies, il est l’enfant naturel d’une mère vietnamienne et d’un militaire français qui les abandonne en 1959. Il rejoint alors son frère, placé par la FOEFI, la Fédération des Œuvres de l’Enfance Française d’Indochine, à l’Abri Joyeux en Dordogne, un pensionnat de garçons tenu par les sœurs de Saint-Vincent de Paul. Roland a six ans. Malgré la sévérité des sœurs, les coups et la laisse du chien, il en garde un bon souvenir. À dix ans, afin d’être plus proche de sa mère, on l’envoie à l’orphelinat tenu par la même congrégation à Saint-Germain-en-Laye. C’est là qu’à douze ans, il est choisi par le père Mouren, jésuite, fondateur et responsable des Liens brisés. L’association, créée en 1954 a pour but de « faciliter, par tous moyens appropriés et notamment par la formation professionnelle, le reclassement social et familial d’enfants abandonnés ou moralement délaissés, notamment de jeunes délinquants ». Jusqu’au milieu des années 1980, plus de 1500 enfants ont été pris en charge par l’association et placés dans divers internats : Écoles Saint-Euverte à Orléans, Saint-Nicolas de Vaugirard, Saint-Nicolas d’Issy-les-Moulineaux, à Villedieu-les-Poêles. Roland Tran Van est envoyé au collège Saint-Euverte à Orléans.
Le père Louis Mouren (1902-1985) entre au noviciat de la Compagnie de Jésus à l’âge de vingt-huit ans. Il s’engage rapidement dans les missions afin de former et de recruter de jeunes enfants. Il excelle ! Pour lui, c’est à cet âge que tout se joue. « Si les 6e sont bien formés, cela ira tout seul après », se plait-il à dire au provincial des Jésuites. En 1936, à la fin de ses études de philosophie, il est nommé surveillant général à Franklin où il fait un court séjour avant de partir à Fourvière étudier la théologie. Tous les jeudis, il s’occupe de jeunes collégiens avec l’aumônier du lycée du Parc. En 1942, le jour de son ordination, quatre-vingt-dix gamins sont présents.
La guerre va lui ouvrir de nouveaux horizons. Il devient aumônier. D’abord au camp de prisonniers de Nexon. Puis à la prison de Limoges où il fait évader le Rabbin de Strasbourg et deux chefs de la résistance. Puis à Gueret où il sauve vingt-deux détenus sur le point de se faire fusiller par les Allemands. À la libération, il est envoyé au camp de Drancy puis à Fresnes jusqu’en 1955. Il y côtoie de nombreuses personnalités connues, de l’armée, de la politique, des lettres, des sciences et du spectacle. Il accompagne cent-vingt individus au peloton d’exécution et donne l’extrême onction à Pierre Laval, vice-président du conseil du premier gouvernement du régime de Vichy formé par Philippe Pétain. Entre ces murs où cohabitent toutes les strates de la société, on retrouve des prisonniers de droit commun, des résistants et des collabos qui se confrontent parfois jusqu’aux extrêmes. Les idéologies du fascisme, du gaullisme, du communisme, laïque et conservatrice, s’y affrontent. Et si les aumôniers de cette époque et l’abbé Mouren en particulier, ont autant été ceux des maquisards que des collabos, ils furent accusés de se livrer à de la propagande anticommuniste lors de messes bimensuelles3.
Pour autant, il s’efforce d’instaurer une vie sacramentelle, d’humaniser la prison et de faire le lien avec les familles. Il prend alors conscience de la situation précaire dans laquelle se trouvent les familles de détenus et du sort des enfants entraînés parfois dans la délinquance. C’est ainsi qu’il fonde l’association les Liens brisés, destinée à prendre en charge la scolarité de jeunes orphelins ou de jeunes en difficulté.
« Tu diras à ta mère que je paie tout », dit-il à Roland Tran Van dans la cour de l’orphelinat des sœurs de Saint-Vincent à Saint-Germain-en-Laye. Comment pouvait-il dénoncer cet homme extraordinaire qui soulageait sa mère du poids de ses études ? « Tous les prédateurs vont tisser une relation de confiance et d’estime avec les parents, souligne François Martin-Vallas, psychiatre, psychanalyste et docteur en psychologie, afin de bâillonner la parole de l’enfant qui n’imagine plus être cru par ses parents. » L’abbé Louis Mouren, titulaire de la Légion d’honneur, du Mérite national et de la Médaille du travail, serait-il un nouvel Abbé Pierre ?
Fin 2021, Roland Tran Van contacte la cellule Écoute et Prévention des abus des jésuites et relate des faits d’attouchements, d’agressions sexuelles et de viols commis par Louis Mouren, entre 1967 et 1971, alors qu’il était âgé de 13 à 17 ans. Témoignage qu’il confirme en juin 2022 à la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR). En 2019, la Compagnie de Jésus avait lancé un appel aux victimes sur leur site afin qu’elles se manifestent auprès de la CIASE ou de la cellule Écoute et prévention des abus. Le 17 mars 2023, elle publie un appel à témoignages concernant, sans le nommer, un de ses membres décédé en 1985 pour des faits d’attouchements, d’agressions sexuelles et de viols. La sortie d’un livre en juin 2024, aux éditions Karthala va obliger la Compagnie à indiquer le nom de l’abbé concerné : le père Louis Mouren. En effet, Roland Tran Van vient de raconter son histoire dans « Quand le diable a revêtu l’habit, Récits de victimes de violences sexuelles dans l’Église catholique. Finalement, les Jésuites lancent, le 20 février 2025, un appel à témoignage par communiqué de presse en réponse aux insistances de Roland Tran Van. En cette journée du 1ᵉʳ mars 2025, Roland Tran Van conclut son témoignage en évoquant le successeur de l’abbé Mouren à la direction des Liens Brisés : le père René Bernard, mis en cause pour des agressions sexuelles sur des jeunes femmes. « Que s’est-il passé au sein des Liens brisés pendant près de 60 ans, de 1954 à 2013 ? » interroge Roland Tran Van. Pour le père Dobbelstein, supérieur de la province d’Europe occidentale francophone, la problématique de la divulgation des noms des agresseurs, demandée par Jean-Pierre Martin-Vallas depuis dix ans, revient, en ce jour de commémoration, comme un boomerang. « Qu’allons-nous faire de tout cela ? » s’interroge-t-il. « Des personnes victimes ont choisi de donner le nom du prêtre qui les a agressées. Même si je ne mesure pas encore ce que cela signifie, c’est à notre tour de nous poser la question de la publication de ces noms. » Le nombre de collèges qui ont été impactés par des prêtres agresseurs est au nombre de 16 en France, 7 en Belgique, 1 au Congo, 1 à Londres. Sandrine Plaud
1. https://www.jesuites.com/
2. https://franklin2.canalblog.com/ – Roland a aussi raconté son histoire sous le pseudo de Roland Veillantif.
3. L’Humanité du 23 et du 25 octobre 1946.